Du relooking dans les comédies sentimentales, deuxième partie

(Parce que parfois, les titres les plus simples sont aussi les meilleurs, et zut à la fin)

Conformité et formatage

(Pour rappel, on en était .)

Passons maintenant au deuxième cas de figure : on l’a dit plus haut, généralement, ces histoires de riches/pauvres concernent plutôt les temps reculés et lointains, de nos jours, en bons hippies dégénérés que nous sommes, nous faisons moins de cas des classes, dans les films du moins, ou alors il faut vraiment que le fossé social soit un gouffre et qu’il s’accompagne d’un bon vieux tabou (genre, la prostitution, au hasard). Mais alors, qu’est-ce qui cloche cette fois chez l’héroïne ?

En fait, le problème reste le même, mais transposé : la norme n’est plus une norme de classe, elle relève davantage du système dans lequel évolue l’héroïne. L’exemple typique : le lycée américain. Évidemment, les différences entre riches et pauvres y subsistent, sauf que ce n’est plus à partir d’elles  que se définit la normalité, voire la popularité, mais de quelque chose de plus insaisissable : en un mot, l’héroïne n’est pas assez cool. Son non respect des codes en vigueur, quelle qu’en soit la cause, la classe comme une marginale, une rejetée. Très souvent, lesdits codes reposent, là encore, sur l’apparence, en particulier vestimentaire : l’héroïne a le tort de préférer des habits classiques/décontractés/« petite fille » aux dernières fringues à la mode, et comble de mauvais goût, elle arbore généralement des lunettes (qu’elle retirera sitôt son relooking effectué, à croire qu’elle ne les portait que pour emmerder le monde). Pour le reste, la règle est la même : dès le moment où elle s’adapte au monde qui l’entoure en en adoptant les règles, elle cesse d’être considérée comme « la fille bizarre mal sapée » et devient très vite populaire, d’autant que sous son apparence ingrate se cachait généralement une personnalité originale, au contraire des autres filles qui, elles, se ressemblent toutes et fonctionnent comme un groupe non différencié. Le phénomène  se répète à l’identique dans tout milieu clos régi par des codes : dans Le diable s’habille en Prada, Andy ( Anne Hathaway) ne commencera à être appréciée pour ses compétences  que lorsqu’elle acceptera de s’aligner sur les critères vestimentaires exigeants du milieu fashion où elle travaille.

A l’arrivée, dans tous les cas, le message est très bien reçu. Soyons honnête : beaucoup d’entre nous adorons/avons adoré ces scènes de métamorphose triomphante, où tout le monde comprend soudain à quel point l’héroïne est classe et jolie, le beau gosse de service en a la mâchoire qui se décroche, et sa rivale tire une tronche de six pieds de long, bien fait pour elle. Le processus d’identification tourne à plein régime : laquelle d’entre nous, dans son enfance/sa jeunesse/en ce moment même, ne s’est jamais sentie vilain petit canard ? Dans l’éclosion finale de l’héroïne, il y a toujours le même message en germe : « toi aussi, tu as du potentiel. Les autres ne le voient pas encore, mais tu dois croire en toi, car un jour, toi aussi tu deviendras un grand cygne ». De quoi redonner du baume au cœur, pas vrai ?

Ouais. Sauf que. En réalité, le vrai message, c’est qu’il n’y qu’une seule et unique voie de salut, une seule féminité, une seule façon de l’exprimer. Ne nous voilons pas la face , es actrices censées jouer la vilaine chenille-pas-encore-papillon sont déjà jolies au départ, et plus important, elles correspondent déjà physiquement aux critères de beauté hollywoodiens : les lunettes et la coiffure approximative ne parviennent à masquer la régularité de leurs traits, les fringues moches et informes peinent à cacher leur corps de rêve –  puisqu’elles sont minces, bien sûr, comme il se doit (car l’héroïne n’est jamais grosse – pardon, « ronde », c’est pas poli de dire grosse quand on le pense vraiment – ni noire, ni rien qui sorte vraiment de la norme, faudrait pas pousser non plus. Au mieux, elle est brune, c’est déjà pas mal comme handicap pour devenir la reine du lycée. Mais non, mais non, Hollywood n’a rien contre les minorités : du moment qu’elles ont bien compris où est leur place (= pas en haut de l’affiche), elles ont le droit d’être la gentille meilleure amie rigolote et compréhensive, que demander de plus). Mais pour être reconnues en tant que femmes vraiment séduisantes, elles doivent se plier aux normes du moment : vêtements à la mode, brushing, chaussures à talons, maquillage, et j’en passe. Parce qu’être une femme, c’est cela et rien d’autre, ce qui rend la voie de l’épanouissement et de la séduction passablement étroite. Au-dessus du conditionnement social dont je parlais plus haut flotte encore et toujours le spectre de l’Eternel féminin.

Un commentateur de l’article de Slate le résume très bien : « En fait ce qui me gêne ce n’est pas seulement que l’héroïne se métamorphose pour exister aux yeux des hommes mais qu’elle accepte de devenir une femme idéale, conforme, aux yeux de tous. S’embellir est un plaisir mais aussi une attente sociale et presque un devoir, présenté comme la voie vers l’épanouissement personnel. Une attente répétée au quotidien et dont les scènes de relooking sont une émanation. Combien de temps les héroïnes de comédie romantique vont-elles encore devoir gagner le droit à l’amour par leur sens du look? Jusqu’à ce que le sens du look cesse d’être une définition impérieuse de l’idéal féminin. »

(Surtout que bon, des fois, c’est carrément contre-productif. Voyez les deux photos ci-dessus, tirées du film She’s all that (Elle est trop bien), dont le scénario fonctionne uniquement sur le principe du relooking : franchement, Rachel Leigh Cook, elle n’était pas vachement mignonne en artiste un peu déjantée, avant de se transformer en Miss Just-another-sexy-girl ?)

Là où ça devient drôle, c’est quand les scénaristes se mettent en tête de planquer le formatage à l’œuvre pour se donner l’air de délivrer un message positif du type « les autres doivent t’aimer pour ce que tu es », « ce n’est pas l’apparence qui compte », etc. Le résultat, c’est que s’il en est souvent la cause, l’amour n’est pas toujours directement le résultat du relooking . Soit le héros est en réalité déjà secrètement amoureux de sa belle, toute mal attifée soit-elle : dans Grease, Dany (John Travolta) aimait déjà Sandy (Olivia Newton-John) avant sa transformation en rockeuse rebelle, mais ne parvenait pas à l’assumer devant ses potes : dès le moment où celle-ci se fond dans le moule qui correspond aux attentes de la bande, la pression sociale disparaît. Soit la jeune fille finit par se trouver un autre garçon que celui qu’elle visait au départ, parce que lui au moins a compris la riche personnalité qui se cachait derrière son apparence ingrate, pas comme l’autre benêt superficiel dont elle était auparavant amoureuse (ici, le seul exemple qui me vient à l’esprit, c’est College Attitude, même s’il y est davantage question de popularité que de relooking).

Autrement dit, pour qu’on t’aime, sois toi-même, développe une personnalité originale et attachante, mais quand même, conforme-toi aux standards en vigueur et fais un effort pour rentrer dans le moule, un peu : pourquoi te compliquer la vie, et celle de ton amoureux par la même occasion, en persistant à vouloir te démarquer ?

Et les hommes, alors ?

Bon, ce qui devait être à l’origine deux ou trois réflexions légères sur ce thème est en train de se transformer en interminable dissertation féministe, aussi allons-nous conclure en nous demandant ce qu’il en est du côté masculin.

A priori comme ça, on aurait tendance à penser que pour conquérir l’autre, l’héroïne doit être (belle, bien habillée, etc.) alors que le héros doit faire (mettre la misère au dragon, par exemple). C’est le schéma sexué typique qui vient à l’esprit quand on pense aux contes de fées, en particulier : héros courageux et actif, héroïne belle et passive. Mais outre que ce n’est pas toujours vrai (pardon, mais dans Peau d’Âne, à part trouver une bague dans un gâteau, le héros n’en branle pas une, et c’est loin d’être le seul exemple), il arrive aussi qu’être brave et plein de qualités ne suffise pas, et que le héros doive lui aussi passer par la case cabine d’essayage…

Un exemple ?

« Accroche toi à ton turban petit, on va faire de toi une supeeeeeeeer star ! »

On remarquera que dans le cas d’Aladdin, l’accent est davantage mis sur le rôle social du costume. Il n’y a pas ce côté « ma pauvre, t’es vraiment sapée comme si t’avais enfilé les fringues de ta grand-mère dans le noir, viens là qu’on t’arrange un peu ». Non, là, il doit se faire passer pour un prince, le costume n’est qu’un élément parmi d’autres. Là où une robe de rêve suffisait à métamorphose Cendrillon, il va lui faire toute une mise en scène, dont le costume n’est qu’un élément. La différence est peut-être là : le prince ne peut pas se contenter de bien présenter pour se dégoter une promise, il faut encore qu’il fasse la preuve de son pouvoir. Normal, c’est un mec.

Dans les relookings masculins mémorables, citons également celui du Masque de Zorro, qui voit un rustre barbu mal dégrossi se transformer en Antonio Banderas. Encore une fois, la métamorphose en bellâtre artisto, pour réjouissante qu’elle soit, ne constitue qu’une des étapes du parcours, parce que bon, danser un tango enfiévré avec Catherine Zeta-Jones, c’est bien joli, mais Zorro n’est pas là non plus pour devenir la coqueluche des salons, il a des méchants à punir, et puis ça serait un peu chiant, à force.

(Je vous mets quand même la vidéo, je suis sûre que certain(e)s trouvent qu’on ne l’a pas encore assez vue)

Pour revenir au genre de la comédie sentimentale, catégorie lycéenne, on peut citer The New Guy (Le Nouveau), un teen movie d’une débilité joyeusement assumée confinant à l’absurde, où un jeune loser gringalet devient la star de son nouveau lycée après s’être fait relooké et coaché en… prison (c’est improbable, je vous avais prévenus). Mais à ma connaissance, c’est le seul exemple de ce genre : en général, le héros adolescent parvient à se faire une place au soleil par d’autres moyens, preuve supplémentaire s’il en était besoin que le carcan du look pèse tout de même moins lourd sur les épaules du jeune mâle… à moins qu’il ne s’agisse tout simplement de cadrer avec les attentes du spectateur moyen : l’ado  moderne, en réalité, soigne son look presqu’autant que ses jeunes consœurs (et atteint au passage des sommets de ridicule qui lui vaudront des photos souvenirs inoubliables plus tard). Mais on lui a appris que ce genre de préoccupation n’est qu’un détail pour les vrais hommes, et que la coquetterie n’est qu’un truc de gonzesse : aussi attend-il probablement de ses héros de cinéma qu’ils ne passent pas leur temps devant la glace…

(C’est un peu court, jeune fille, allez-vous me dire à votre tour : je sais bien, vous réponds-je, et n’allez pas croire que je ne meurs pas d’envie de me lancer dans une vaste comparaison de la représentation du genre dans la production cinématographique, mais bon, il serait quand même temps que je finisse par publier cet article, non ?)

Relooking for kings

(L’absolue nullité non-signification de ce titre est proportionnelle à mon absolu manque d’inspiration pour les titres en général. C’était juste un titre de travail, et j’en ai pas trouvé d’autre pour l’instant. Ne cherchez pas plus loin.)

Dernièrement, je suis tombée sur un article de Slate où il était question du rôle joué par le relooking dans les comédies sentimentales hollywoodiennes. Intéressant, mais frustrant également : par rapport au niveau  d’analyse habituel des articles de Slate, celui-ci ressemble plutôt à une introduction qui tourne court. On attendrait pourtant une étude un peu sociologique derrière, mais je suppose que l’auteur a voulu se contenter d’un article léger à l’occasion de la sortie d’un film (le Mytho, mais comme c’est la première fois que j’en entends parler, il n’en sera pas question ici). Quoiqu’il en soit, c’est bien dommage, car la question méritait d’être approfondie.

Pour ceux qui ont eu la flemme de cliquer sur le lien, voici son propos : dans un certain nombre de comédies sentimentales, une jeune fille, qu’on tâche de nous présenter comme banale et sans attraits au départ, parvient à attirer l’attention de l’élu de son cœur , et accessoirement à changer le cours de son destin, en changeant totalement d’apparence, à grand renfort de vêtements chics et d’élégante mise en pli. Il cite comme exemple Sabrina, My fair Lady, ou plus récemment, Pretty woman, et précise que le phénomène n’est pas nouveau, puisqu’il nous vient tout droit des contes de fée : Cendrillon, Peau d’Âne, fonctionnent sur le même principe. Et de conclure : « Et c’est là, justement, que le bât blesse: combien de temps les héroïnes de comédie romantique vont-elles encore devoir gagner le droit à l’amour par leur sens du look? »

Certes, mais tout de même, c’est un peu court, jeune homme, aurais-je pu répondre, si je n’avais pas pour principe d’éviter à tout prix de citer Cyrano de Bergerac. Au lieu de quoi, je m’en vais explorer avec vous quelques pistes, histoire de creuser un peu ce début prometteur, car la réalité est autrement plus complexe et nuancée que le constat établi par l’auteur. Au vu de la faiblesse de mes connaissances en sociologie, ça risque d’être un peu sauvage et sommaire, mais allons-y gaiment tout de même.

Une question de classe

De classe, oui, mais de classe sociale ! Il est étrange que l’auteur ne le relève pas, alors qu’au début de son texte, un lien renvoie vers un autre article – beaucoup plus complet celui-ci (allez-y voir, c’est assez drôle en plus) – où sont détaillés, vidéos à l’appui, les différents stratagèmes des films hollywoodiens pour rendre une héroïne non plus seulement ordinaire ou moche, mais pauvre. C’est une évidence dans My fair Lady et Pretty Woman : la situation initiale, le moteur de l’intrigue, c’est le fossé social qui sépare le couple, une marchande de fleurs dans un cas, une prostituée dans l’autre. Même chose pour les contes de fées évoqués ci-dessus, même on note tout de même une nuance, puisque la pauvreté des deux jeunes filles est un état acquis, et non inné (l’une est une jeune fille de famille respectable, voire noble, l’autre une princesse exilée).

Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’en revêtant de beaux atours que les unes et les autres seront enfin jugées dignes d’intérêt. « Franchement, un mec qui a besoin de ça pour remarquer une fille, on peut se demander s’il en vaut vraiment la peine », me disait une source anonyme à ce sujet (mais en beaucoup mieux  formulé, il va de soi). La réalité, c’est que le type en question a de sérieuses œillères, imposées par sa naissance, son milieu, son éducation, et c’est d’autant plus vrai qu’on s’éloigne dans le temps : autrefois, avant notre époque décadente(j’assume la nébulosité totale de cette indication historique), les barrières sociales étaient bien plus hautes. Un inférieur n’était pas un objet d’admiration ou d’amour potentiel : c’était un inférieur, point (mais vous remarquerez que je ne parle pas de désir : ça, à la rigueur, c’était toléré, tant que ça ne faisait pas trop désordre). Dans My Fair Lady, Henry Higgins ne trouve Eliza Doolittle ni belle, ni laide : il trouve simplement qu’elle est une marchande de fleurs à l’accent populaire détestable. Ce n’est que lorsqu’elle se sera hissée à son niveau qu’il commencera à la considérer comme une femme en tant que telle : les jolies toilettes qu’elle arbore ne révèlent pas vraiment (ou pas seulement) sa beauté, elles la constituent en égale dont on peut commencer à apprécier les qualités et les défauts spécifiques (et donc, en l’occurrence, la beauté), sans être gêné par le filtre social. En résumé : quand l’autre est issu d’un monde trop différent, on ne perçoit de lui que les signes extérieurs de cette différence ; quand il commence à devenir semblable, on peut commencer à l’apprécier dans son individualité.

Et encore, cette métamorphose vestimentaire n’est souvent que l’ultime étape d’une transformation bien plus profonde. Auparavant, le personnage féminin aura appris à s’exprimer et à se conduire convenablement, et à afficher tous les signes du bon goût qui ne sont en réalité que les signes de reconnaissance d’une classe sociale, le bon goût des uns étant le mauvais goût des autres, mais on entre là dans une question infiniment plus complexe, allez donc voir chez Bourdieu si j’y suis. Notons au passage que si le changement d’apparence est trop prématuré, et que le personnage ne maîtrise pas encore les codes du nouveau milieu dans lequel il évolue, cela devient alors source de comique, preuve donc que la garde-robe ne fait pas tout.

Enfin, la séduction peut même précéder la transformation physique, pourvu que le reste soit déjà acquis et pour peu que le futur époux ait les idées progressistes : voyez les contes où le prince tombe amoureux d’une quelconque bergère. Qu’est-ce qui le fascine chez elle ? Généralement, sa peau blanche, ses jolies mains, la douceur de son caractère, éventuellement son esprit, etc. Autant de qualités tout droit issues de l’aristocratie, selon les critères de beauté en vigueur. La belle robe de princesse ne fait alors qu’entériner aux yeux de tous une compatibilité sociale déjà établie. Tout ça prouve, par ailleurs, qu’on est bien dans un conte : dans la vraie vie, les bergères ne gardaient pas longtemps la peau blanche…

Bref, après cette éblouissante démonstration, je fais une pause pour vous laisser assimiler tout ça en paix, et je reviens très vite (si si, très vite), pour continuer avec vous cette analyse ébouriffante.

Reprise des hostilités

Tadaaaaaam !

A tous ceux qui déclaraient ce blog mort et enterré, je déclare fièrement, brandissant ma pelle à exhumer et encore transpirante de l’effort (mental) fourni : « mort et enterré toi-même, eh ! » (Bon, on a vu mieux comme sens de la répartie, certes. On attribuera ça au traumatisme post-résurrection.)

Oui, l’été a été chaotique, et l’automne léthargique, et l’hiver… Rhooo, ça va, l’hiver est à peine fini, d’abord. Oui j’aurais bien voulu mais j’avais pas envie, oui je me cherche des excuses, et surtout, oui, je savais ce que je faisais en baptisant mon blog « Perseverare diabolicum ». Mais peu importe, ce soir, c’est le printemps, je suis de retour, prête à faire refleurir les [fleurs] (1) de la clairvoyance et de la lucidité sur les terres arides de l’inculture médiatique. Séchez donc vos larmes de désespoir et gardez vos bouteilles à la mer pour ma prochaine période de silence prolongé (car oui, ooooh, que oui, il y en aura d’autres. Les miracles printaniers ne sont pas éternels, hélas !).

A vrai dire, je ne sais pas toujours trop de quoi nous allons parler dans les prochains jours, même si j’ai malgré tout quelques idées, sans quoi je ne me relancerais pas aussi gaillardement à l’aventure. En revanche, je peux d’ores et déjà affirmer que l’un des prochains billets sera la conclusion du précédent, parce que j’aime bien finir ce que j’ai commencé, et que je sens bien que ce suspense maintenu depuis 9 mois maintenant vous tue à petit feu.

Mais alors, pourquoi, me direz-vous dans votre impatience bien compréhensible, n’en parles-tu pas dès maintenant, au lieu de faire un article pour dire que tu vas recommencer à faire des articles ?

Parce que c’est bien assez pour ce soir, et qu’à présent, mes doux amis, j’ai du travail, figurez-vous (2).

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(1) Insérer ici un nom de fleur printanière. C’est pas mon truc, la botanique.

(2) Et d’ailleurs, en attendant de mes nouvelles, je vous invite cordialement à aller faire un tour par là, tant qu’à faire.

Vessies et lanternes

Quelque part dans Paris, un dimanche après-midi, en plein dans les embouteillages. Je somnole sur la banquette arrière d’une voiture en écoutant TSF Jazz d’une oreille (1), quand un spot publicitaire me tire de ma léthargie. « Le livre n’est pas mort », annonce la phrase d’accroche. Tiens donc ! Je dresse l’oreille, et apprend qu’il s’agit en fait… de la promotion d’un bouquin sur le foot, les Bleus, Domenech et compagnie. Rétrospectivement, je me demande s’il ne s’agissait pas d’une hallucination auditive due à la fatigue et à la quantité de champagne ingurgitée la veille. Franchement, je préférerais.

« Le livre n’est pas mort » ! Mais quel pubard laborieux, quel communicant en mal d’inspiration et de légitimité a bien pu nous pondre un slogan pareil à propos d’un tel sujet ? Pour un bouquin parlant de foot ! Non, je ne vais pas vous infliger un couplet lu et relu sur le foot, son monde pourri, ses joueurs trop payés, ses supporters bas du front. C’est pas que j’aime pas défoncer les portes ouvertes à grands coups de généralités abusives, mais plein d’autres le font mieux que moi, surtout en ce moment, et de toute façon, j’ai laissé ma hache dans la tronche du dernier qui m’a sorti que les carottes aussi sont des être vivants qui souffrent (2). Et puis bon, le foot a le droit d’exister, et les livres sur le foot aussi, même voyez comme je suis d’humeur indulgente. Mais par les culottes de Gutenberg, quel rapport avec la mort, annoncée, réfutée, débattue, du livre ?

C’est imprimé sur du papier, relié, tiré à des milliers d’exemplaires, et probablement que ça va bien se vendre, d’accord : mais au nom de quoi en faire l’étendard, le symbole ou je ne sais quoi de la survie du livre ? Un éditeur fait un gros coup commercial, prévisible et sans risque en sortant un bouquin sur une équipe à la popularité en berne et son entraîneur controversé à quelques semaines de la coupe du monde, et c’est censé nous rassurer en quelque chose ? C’est ça, le futur du monde éditorial ? Des bouquins opportunistes, des sujets populaires dans le pire sens du terme, une stratégie marketing au détriment du fond ? Ah non, pardon, ça marche déjà en grande partie comme ça en ce moment même, c’est vrai. M’enfin, c’est pas une raison pour s’en vanter, que je sache. Clamer sur les ondes que le livre va s’en sortir parce qu’on va vendre plein de bouquins sur des sujets aussi cruciaux que les déboires de l’équipe de France, c’est pas vraiment vendre du rêve.

Mais surtout, derrière tout cela, il y a une autre question qui me chiffonne. « Le livre n’est pas mort », au fond, est-ce vraiment une bonne nouvelle en soi ?

Et c’est là que se fait jour la terrible vérité, ô lecteur patient et assidu : je pensais répondre à cette ébouriffante provocation facile en quelques lignes bien senties, mais en réalité, il me faudrait au moins une note à part entière pour donner ne serait-ce qu’un aperçu de la question. Or, il est tard, et demain y a école, pour la dernière fois de l’année : la suite au prochain numéro, donc, comme disait ma prof d’histoire au collège. Sinon ça ferait trop long d’un coup, et je ne voudrais pas vous perdre en route, mes petits colibris du web moderne.

***

Bonus :  toi aussi, apprend à brasser de l’air et à vendre du vent, avec le maquillage transparent !

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(1) Détail exact, mais c’est uniquement pour entretenir ma pseudo réputation d’intellectuelle. Le jazz, c’est un peu comme les échecs, ça fait partie de ces trucs classes que j’essaierai sûrement un jour. Genre quand je serai grande, et que j’aurai tout compris à Kierkegaard. Mais pas maintenant.

(2) Oui, on en reparlera. (Prévisible, non ?)

Lecture du jour : et pour quelques balles de plus…

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : ça fait trois jours que la météo a décidé, d’un coup d’un seul au milieu de ce printemps mou du thermomètre, de nous la jouer bande-annonce de l’été prochain, et comme j’encaisse mal le décalage climatique, il s’ensuit  une notable anesthésie neuronale de ma part. En conséquence de quoi, je ne suis bonne aujourd’hui qu’à vous recopier de mes petits doigts agiles un texte découvert sur le trajet du retour, alors que nous étions, une centaine de congénères et moi-même, en train d’expérimenter la cuisson à l’étouffée dans l’exiguïté conviviale d’un wagon de RER à l’heure de pointe.

Il faut savoir que dimanche dernier, à l’issue d’une journée socialement hétéroclite incluant un salon de thé  chic à Marly le Roi l’après-midi et des nouilles chinoises devant mon pc le soir, je m’étais retrouvée fort dépourvue en constatant que j’avais oublié chez ma mère mes deux lectures du moment (1). Tout ce que j’avais sous la main, c’était Reines et favorites, mais je me sentais moyennement branchée par une séance de voyeurisme historique ce soir là. J’ai donc attrapé dans ma bibliothèque le premier bouquin que je n’avais pas lu, et c’est tombé sur Les Mangeurs d’étoiles, de Romain Gary, acheté il y a bien un ou deux ans déjà, et jamais ouvert depuis. La quatrième de couverture parle pourtant de saltimbanques, de roman picaresque et de substances hallucinogènes : il est inexplicable que j’ai attendu si longtemps.

Et donc, aujourd’hui, en attaquant le chapitre deux, je tombe sur cette tirade :

« Ce n’est pas une question de vaine gloriole personnelle, disait le voyageur. Certes, un artiste authentique songe toujours un peu à la postérité, bien que je connaisse la vanité des acclamations et de l’adulation des foules et le peu de consolation qu’on éprouve à savoir que votre nom vivra éternellement. Mais je voudrais pouvoir donner cela à la France, je voudrais pouvoir accomplir cela pour la grandeur de mon pays. Nous ne sommes plus, hélas, la puissance mondiale que nous fûmes jadis : raison de plus pour le génie français de chercher à se surpasser dans tous les domaines. Je sens que je peux y arriver, que je l’ai en moi, qu’il suffit d’un éclair d’inspiration, mais je ne sais pas pourquoi, au dernier moment, ça ne marche jamais. Évidemment, personne dans l’histoire de l’humanité n’y est jamais parvenu.

– Il y a des gens qui prétendent que le grand Zarzidjé, le Géorgien, l’a réussi au cours d’une représentation spéciale donnée à Saint-Pétersbourg en 1905, sous les yeux du tsar, dit son compagnon.

– C’est une légende, répliqua l’autre d’un ton catégorique, et son visage prit une expression indignée. Personne n’a jamais pu le prouver. Bourricaud, le vieux clown français qui est toujours vivant, faisait partie de la troupe, et il m’a afformé qu’il n’ya pas un mot de vrai là-dedans. Zarzidjé n’a jamais fait mieux que Rastelli, et nous savons tous que ce dernier est mort le coeur brisé, au faîte de la gloire, parce qu’il était arrivé au bout de ses possibilités. Je ne voudrais pas que vous me preniez pour un chauvin, mais laissez-moi vous dire une chose : s’il se trouve jamais un jongleur capable de faire son numéro avec treize balles, ce sera un Français, tout simplement parce que ce sera moi. […] Mais le temps passe et j’ai beau être encore, à quarante ans, en pleine possession de mes moyens, il y a des moments comme aujourd’hui où je commence à douter de moi-même. Pourtant j’ai tout sacrifié à mon art, même les femmes. L’amour fait trembler la main. »

Vous comprendrez donc que je n’ai qu’une hâte, filer au fond de mon lit et poursuivre ma lecture, et ce d’autant que la soirée ne m’a rien offert d’autre qu’une connexion intermittente, une page Word à la blancheur accusatrice et les coups de fil à répétition de J. pour m’expliquer que sa vie est compliquée et qu’il ne peut pas m’inviter à manger de la soupe. Mais patience, il paraît que cette parenthèse estivale prend bientôt fin, et avec un peu de chance, je n’ai pas dit mon dernier mot pour la semaine.

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(1) Pour ceux que ça intéresse : Je suis une femme, pourquoi pas vous ? de Martine Storti (chroniques féministes parues dans Libé entre 1974 et 1979), et Choir, d’Éric Chevillard (on va sûrement en reparler dans quelques temps).

L’art comptant pour rien

Me revoilà, fidèles lecteurs, qui continuez à fréquenter régulièrement ces lieux même si je ne poste rien et que la déco ne s’est toujours pas améliorée. Oui, le week-end s’est bien passé, merci, je n’ai pas pris froid, et je n’ai pas failli mourir, contrairement à un autre type qui a trouvé malin de se faire tirer dessus à la bouche à feu à bout portant (1). Mais trève de plaisanteries, il faut que je justifie le jeu de mots désastreux du titre (2).

***

Nous avons donc là des ours blancs. Sur la banquise, comme de vrais ours blancs. Sauf qu’ils sont recouverts de tags, effectivement, vous êtes observateurs. On trouve aussi des baleines et des rhinocéros dans le même état en cliquant ici, et on y apprend au passage qu’il s’agit de la dernière campagne du WWF. Néanmoins, non seulement le message écolo était clair avant même qu’il y ait besoin de préciser ce dernier point, mais il est également formulé avec élégance, mettant en cause l’impact désastreux de l’homme sur l’environnement de façon à la fois esthétique et efficace.

Du moins le pensais-je jusqu’à ce que Syrene, qui a relayé le lien sur Twitter, me fasse remarquer que les images mélangent allègrement tags et graffitis, et que tout assimiler sans distinction à une forme de dégradation, c’est à la fois jouer d’un cliché facile et entretenir un préjugé tenace. Je râle un peu parce que je n’aime pas me faire contredire et que je suis contrariée de ne pas m’être une seconde posé la question de mon côté, mais je suis bien obligée d’admettre qu’elle a raison. Oui, les graffitis constituent une forme d’art à part entière, au contraire des simples tags, qui sont juste moches et ont en plus la fâcheuse particularité de se manifester souvent là où on n’a pas envie de les voir.

Du coup, je suis embêtée : certes, les affiches, comme je l’ai dit, remplissent leur fonction et je continue de les trouver bien pensées. Mais est-il légitime d’utiliser une représentation collective erronée pour cela ? On pourrait argumenter que le but est ici de transmettre un message sur la protection de l’environnement, pas d’éduquer les foules. Après tout, tant pis si les ignorants mélangent l’art et le cochon, ce n’est pas la faute du WWF, et si le but est atteint, n’est-ce pas l’essentiel ?

Ce n’est sans doute pas aussi simple. On s’était scandalisé à bon droit quand une campagne anti-tabac avait assimilé abusivement la fellation à une forme de soumission odieuse (même si apparemment, le message avait été déformé en cours de route, d’où ambiguïté). Certes, pas de discours  aussi tendancieux ici, mais renvoyer toute une catégorie d’artistes urbains au statut de vulgaires polleurs visuels pose quand même un vrai problème. D’autant qu’ici le message ne peut fonctionner qu’avec le préjugé : pour peu que le spectateur ait l’inconscient moins formaté que le mien, l’affiche rate complètement sa cible. Il suffit d’aller voir les commentaires du premier lien : certains ont cru que taguer les animaux constituaient une sorte de démarche artistico-écolo d’un nouveau genre, d’autres comprennent bien ce qu’on a voulu leur dire mais ne peuvent s’empêcher de trouver que les ours sont plus jolis comme ça.

Peut-être est-ce en fait le côté campagne de communication qui pose problème. Qui dit affichage réalisé par un organisme « officiel » dit nécessairement transmission d’une forme d’idéologie ou du moins d’une information qui supporte mal l’ambiguïté. Il aurait été intéressant de réaliser ces montages photos dans le cadre d’une démarche artistique à part entière. Libérées de leur aspect « propagande », elles prendraient sans doute une toute autre dimension, et auraient proposé une intéressante mise en perspective des limites de l’art et de la légitimité de l’être humain à transformer le monde. Avec un peu d’imagination, soyons fous, le titre de cette note aurait même fini par faire sens.

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(1) Il va mieux, depuis.

(2) Je suis nulle en titres. Autant que vous le sachiez et que j’arrête de me prendre la tête à un trouver un potable, on gagnera tous du temps. Par contre, je suis très fort en notes de bas de page, mais hé, c’est mon métier, bébé.

En passant

Croisés aujourd’hui, dans Paris où tout le monde a l’air de faire le pont :

– un type dans le métro qui trimballait, sur un anneau de la taille d’un cerceau de gymnaste, des clés de toutes les tailles et de toutes les formes ;

– une famille dont tous les membres – le père, la mère enceinte, la gamine de cinq ans – portaient un costume avec cravate ;

– un jeune homme arborant une Chupa Chups accrochée à un cordon autour du cou ;

– J. qui avait du Ketchup sur sa chaussette.

Le week-end s’annonce très XIVe siècle du point de vue météorologique (le vin se vendait en tranches, certains hivers, pour vous situer le problème). C’est d’autant plus embêtant pour moi, qui n’ai toujours pas retrouvé mes chaussures médiévales – par contre, en fouillant dans mes cartons,  j’ai remis la main sur mon iPod et ma DS, perdus de vue depuis mon déménagement, joie.

Si j’attrape froid par les pieds et que je me décide enfin à mourir de la tuberculose, comme tout le monde me le prédit depuis un mois, ceci restera donc comme mon ultime message à l’adresse du monde.

Sur ce, passez un bon week-end !